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Le familistère de Guise, une utopie sociale

Dans cet article, je vous propose de découvrir le familistère de Guise dans le département de l’Aisne (02), à une heure de Laon, une utopie sociale réalisée par Jean-Baptiste André Godin, un riche industriel, elle a débuté au 19ème siècle. Cet article participe au rendez-vous interblogueurs « En France Aussi ». Ce mois-ci, le thème, « la France d’antan », a été proposé par Pierre Guernier du site Mon Grand Est, alors en route !

Publication : 20 Juin 2021

Lecture : 9 minutes

Présentation en vidéo

Le familistère

Le familistère de Guise est un lieu implanté juste à côté d’usines. Des ouvriers, et leurs familles y habitaient. Le familistère est la réalisation de Jean-Baptiste André Godin. Né en 1817, son père, serrurier, l’a formé au travail des métaux. De 11 à 17 ans, il parcourt la France pour se former. A partir de 1840, il se lance dans la création d’un atelier de fabrication de poêles en fonte. Son activité étant florissante, en 1846, il passe de la production artisanale à la production industrielle et transfert le siège de sa société ainsi que la production à Guise.

Gaudin, d’origine modeste, fit rapidement fortune mais il n’en avait pas pour autant oublié les terribles conditions de vie des ouvriers qu’il avait vu pendant son tour de France d’apprentissage. Il décida donc d’utiliser une partie de sa fortune pour améliorer les conditions de vie de ses employés. En 1854, il investit le tiers de sa fortune dans une colonie au Texas qui ne fonctionnera pas. Il en tirera des enseignements qu’il décidera d’appliquer en se lançant seul dans ses propres projets.

A partir de 1859, il entreprit de créer un univers autour de ses usines de Guise, le familistère, avec un mode de fonctionnement similaire aux coopératives ouvrières de production, les dernières constructions sont achevées en 1883. Le familistère comprend le « Palais social », formé d’un pavillon central dédié aux habitations et encadré de 2 ailes plus modestes, dont une fût incendiée pendant la Première Guerre mondiale et reconstruite en 1923-1924.

Ensuite, il y avait la nourricerie et le pouponnat, à l’arrière du pavillon central, qui ont été détruits également, et non reconstruits, également pendant la Première Guerre mondiale. Le bâtiment des économats, le théâtre, les écoles ainsi que la buanderie-piscine, sur l’autre rive de l’Oise, sont toujours debout et visitables.

Pour vous rendre au familistère, compter 1 heure depuis Laon, 2h30 environ au départ de Paris. Pour se garer, plusieurs parkings gratuits sont disposés autour du site et vous pourrez également vous garer dans le centre-ville qui est juste à côté. Le site n’est pas fermé, une rue le traverse, vous pourrez donc entrer et sortir avec votre billet tout au long de la journée.

Les économats, les écoles et le théâtre

Les économats étaient administrés par un économe, d’où son nom. Le bâtiment se situe en face de l’aile gauche du pavillon central. Les économats ont été édifiés en 1860 et proposaient divers services comme une buvette, une boulangerie, une laiterie ou bien encore un dépôt à charbon. Tout ce qui était proposé était à bas prix, les marges étaient réduites au minimum, pour que les ouvriers ne déboursent pas trop et qu’ils bénéficient de produits de qualité. L’édifice est classé Monument Historique en 1991 et il est ensuite entièrement restauré en 2006. Il est depuis, aménagé en centre des visiteurs, on y retrouve les caisses, une librairie et une exposition permanente qui retrace brièvement, comme une sorte d’introduction, l’histoire du familistère. L’histoire du château des ducs de Guise est également évoquée.

Les écoles sont les 2 bâtiments situés de part et d’autre de celui du théâtre, à côté des économats, l’ensemble est inauguré en 1870. Pour Godin, l’éducation était considérée comme une richesse. La scolarisation était obligatoire, de 4 à 14 ans, pour l’époque, c’était révolutionnaire. Godin avait encore d’autres révolutions dans sa besace puisque l’école était mixte au familistère. Sur le territoire français, cela commence doucement après la fin de la Seconde Guerre mondiale mais cela ne se généralise qu’après mai 68, certaines grandes écoles comme Saint-Cyr ne l’ont été qu’en 1983. Les écoles sont reliées au théâtre par 2 cours, Godin souhaitait que tous ces bâtiments se confondent car ils faisaient tous partis du domaine de la culture et de l’éducation. Les élèves y prenaient des cours de déclamation et y préparaient leurs spectacles. Les salles de classe étaient organisées par tranches d’âge, les éclairages ne devaient pas être trop éblouissants et le tout devait être bien ventilé pour assurer une bonne hygiène. Godin était d’ailleurs est un hygiéniste convaincu, cela s’appliquait à tout le familistère. Il est à noter que de par l’existence du pouponnat et des écoles, du temps était libéré pour les femmes, elles avaient la possibilité, si elles le souhaitaient, de travailler, ce qui faisait un 2ème salaire pour le foyer, encore une grande avancée pour l’époque.

Le théâtre ne faisait pas parti du projet initial, il a été inauguré en 1870. La salle de spectacles est à l’italienne, en forme de U, basée sur le modèle du théâtre bourgeois du 19ème siècle. Le théâtre, en plus des représentations et spectacles des enfants, accueillait des conférences ou bien encore l’assemblée générale des associés de l’Association coopérative du capital et du travail. Les femmes avaient notamment le droit de vote dans ces assemblées, Godin était encore une fois en avance sur son temps. Après la disparition de la Société du Familistère, le théâtre est cédé en 1971 à la ville de Guise et est classé en totalité au titre des Monuments Historiques en 1991. Il rouvre en 2011, on y retrouve une saison annuelle de spectacles, accessible à tous. Des conférences sont également tenues plusieurs fois par jour pour vous raconter l’histoire et la vie du familistère, c’est un moyen très pratique de mieux cerner ce lieu et ses enjeux.

Si vous souhaitez manger sur place, il y a une buvette aux économats qui propose des plats du jour et des sandwichs. La décoration intérieure est inspirée de ce qui se faisait au temps du familistère, avec de l’acier et du laiton. Vous pourrez également pique-niquer dans les parcs alentours.

La buanderie-piscine

Les hygiénistes du 19ème siècle avaient pour hantise la lessive à domicile, accusée de « corrompre » l’atmosphère. C’est dans ce contexte que la buanderie-piscine a vu le jour. Elle a été édifiée au bord de l’Oise, en contre-bas de la manufacture, des conduites souterraines acheminaient les eaux chaudes industrielles vers le bâtiment, jusqu’aux lavoirs et aux bains. Au rez-de-chaussée, on retrouvait la buanderie avec son sol en ciment bombé pour laisser s’évacuer les eaux sales. On y retrouvait des machines à bouillir le linge et d’autres à essorer.

A l’étage, le séchoir à linge, l’aération se faisait via des claires-voies de briques. Actuellement, on retrouve une exposition de quelques objets d’époque. De l’autre côté se trouve la piscine, d’une surface de 50 m² et profonde de 2,50 m. Un plancher mobile permettait, en remontant, de sécuriser la baignade des enfants. Les cabines de bains n’existent plus de nos jours, le bâtiment a été classé en 1991 mais a longtemps était laissé à l’abandon. Un chantier de restauration et d’aménagement a été effectué en 2006-2008.

Le palais social

Le palais social a été conçu pour abriter des habitations. Il est composé d’une partie centrale ainsi que de l’aile gauche et de l’aile droite. La construction débute en 1858 et se termine en 1878. Sa population était de 1 200 personnes à son ouverture. Sa façade en briques rouges est reconnaissable de loin et est imposante.

L’aile gauche (sur votre droite quand vous être en face du bâtiment), achevée en 1861, peut accueillir une centaine de logements qui avaient l’eau courante, les sanitaires à sa chaque étage et tout cela sur 4 niveaux. Suite à l’incendie de 1914, sa reconstruction se fait en 1923-1924, certains matériaux de base sont changés, des balcons font leur apparition. Une grande tour à coupole est créée dans l’angle nord-est pour rassembler les services d’hygiène et de propreté. Classé en 1991, le bâtiment est rénovée depuis 2014 et doit permettre la création d’un établissement hôtelier « multistandard », c’est-à-dire avec des prix abordables pour rester fidèle à l’esprit du lieu, puis des chambres plus chères. Toujours en chantier, cette aile n’est pas ouverte au public.

Le pavillon central, au centre, est terminé en 1864, plus vaste que l’aile gauche mais construit sur le même modèle. Il y a plus de 110 appartements et l’on y retrouvait les services au rez-de-chaussée. La cour intérieure, un petit bijou, a une superficie de 900 m², elle était le lieu de rassemblement des écoliers et des grandes fêtes. Sa verrière, qui avait été remplacée par une couverture de tôle et de plastique en 1950, a retrouvé son cachet d’antan grâce à des travaux de 2006 à 2014. Un grand nombre des appartements, qui sont d’ailleurs traversants, sont aujourd’hui dédiés à des expositions d’objets d’époque, comme une belle collection de poêles en fonte, ou bien une présentation, via des maquettes, d’autres projets sociaux à travers le monde. On peut aussi visiter un appartement type de l’époque, avec lit, table, berceau, etc …. Des explications sont accrochées un peu partout et nous racontent, par exemple, que les oiseaux étaient interdits dans les appartements pour raisons d’hygiène. Des personnes vivent toujours dans certains appartements dans les ailes sud et ouest de ce pavillon central.

L’aile droite a été achevée en 1878 et contient environ 90 logements. Après la construction, Godin et sa seconde femme, Marie Moret, emménagent au premier étage d’un grand appartement. De nos jours, il se visite, malheureusement pour moi, quand j’y suis allée, il y avait un souci technique et il était fermé. Le reste de l’aile droite ne se visite pas.

Les expositions

Lors de ma venue, j’ai pu voir 2 expositions temporaires. La première, intitulée « Anima(ex)musica » nous présente des insectes (entre autres) géants fait de morceaux d’instruments de musique et animés. Ces réalisations sont magnifiques, j’ai adoré ce concept. Le monde du petit est caché à nos yeux habituellement, tout comme les mécanismes des instruments, c’est de cette idée, notamment, que sont nées ces créations. La scénographie est très bien faite, une musique d’ambiance nous plonge dans l’univers de ces animaux faits de métal, de bois ou bien encore de cordes. L’exposition se situe dans le pavillon central, les « notes » des animaux résonnent dans toute la cour. Ces réalisations sont l’œuvre du collectif « tout/reste/à/faire », il a débuté en 2013. Au rez-de-chaussée, j’ai pu voir certains artistes en plein travail sur de futures œuvres ainsi que la suite de l’exposition qui présente des spécimens de superbes insectes ainsi que des dessins et peintures d’une grande précision.

La seconde exposition se situe à l’étage, elle s’appelle « le monde rêvé de Pume Bylex ». Pume (Bylex est son double) est un artiste congolais, son style est plutôt moderne, j’ai un peu moins accroché mais il y a pas mal de réalisations qui nécessitent beaucoup d’heures de travail. On retrouve souvent des teintes bleues et blanches avec parfois des touches de rouge et de rose.

Les expositions tournent assez régulièrement, n’hésitez pas à consulter cette page avant de vous y déplacer. Vous pourrez peut-être caler votre venue en fonction de ce qui vous plairait de découvrir.

Le jardin d’agrément

Créé en 1856 à l’origine pour l’usage privé de Godin, le jardin d’agrément se situe juste derrière la buanderie-piscine. En 1858, il est intégré au projet du familistère. Construit à flanc de coteau, il permet de s’isoler un peu du secteur des usines. Il permet aussi aux ouvriers de s’éloigner également du tumulte du Palais.

On y retrouve des allées boisées, un kiosque en bois, des bassins ainsi que des serres. Il y a également des potagers, qui ont perdu assez rapidement leur côté productif. En effet, assez tôt dans l’histoire du familistère, les premiers locataires du Palais avaient obtenu, dès 1860, la possibilité de cultiver des jardins individuels. Les potagers ont par la suite eu une fonction éducative notamment auprès des enfants et à la mort de Godin, en 1888, il devient un lieu de commémoration, sa dépouille a d’ailleurs été inhumée en haut du jardin d’agrément.

A lire aussi

Carnet pratique

 

  • A voir

Familistère de Guise » Cité Familistère – 02120 Guise » 9 € (des billets combinés existent) » Site

A la mort de Godin, en 1888, le fonctionnement du familistère ne fera que péricliter. Début 1900, l’électricité arrive progressivement en France, mais pas au familistère, ce tournant ne sera jamais pris. Godin n’avait fait que peu de plans de ses machines et ses stratégies économiques ne seront pas ou peu suivies. La société sera rachetée plusieurs fois sans que l’esprit du familistère ne soit vraiment conservé, il continuera sur sa lancée. Certains bâtiments ont été occupés pendant les guerres mondiales, certains ont disparus, mais il reste encore beaucoup à voir et grâce au superbe travail de restauration et de sauvegarde, on a aujourd’hui la chance de pouvoir en profiter. J’ai adoré la visite, c’est un coup de cœur. Que cela soit au niveau des architectures, de l’exposition Anima(ex)musica ou bien encore toute l’œuvre visionnaire de Godin (bien que ce genre de modèle aurait dû mal à percer aujourd’hui et que je n’aurais pas aimé y vivre), la visite a été passionnante et pour ne rien gâcher, les différents intervenants étaient très agréables et disponibles. Je vous recommande chaleureusement cette visite hors norme, qui retranscrit une certaine France d’antan emprunte d’une grande modernité pour son époque. Connaissiez-vous le familistère ? Qu’en avez-vous pensé ? Quelles sont les parties de la visite que vous avez préféré ? 🙂

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